Plan�te Aventure
Planete Aventure sur Facebook Planete Aventure sur Twitter Planete Aventure sur Steam
À propos des frères russes dans le Testament de Sherlock Holmes
par Reardon  |  05.11.2012  |  Article de fond

À propos des frères russes dans le Testament de Sherlock Holmes : la mouvance libertaire russe au 19 ème siècle


Agrémenté de quelques annotations de Wael Amr


Par Reardon, octobre-novembre 2012


 


 


Sommaire


1 . La Russie


1.1 Le contexte historique


1.2 Les mouvements révolutionnaires


1.3 Trois figures de proue : Bakounine, Tolstoï, Kropotkine


2. De l'action terroriste à la littérature


2.1 L'activisme en France


2.2 Dostoïevski et Zola


3. Les anarchistes russes dans Le Testament de Sherlock Holmes


3.1 Présence inopportune


3.2 La parabole confucéenne des 3 singes


3.3 La parole d'Aleko


3.4 Le tract dans la roulotte


3.5 Les cibles


Annexe


Déclaration d'Emile Henry devant ses juges (27 avril 1894)


 



La présence inattendue des trois frères russes dans Le Testament de Sherlock Holmes n'est pas sans poser de questions scénaristiques, politiques ou éthiques. Pour tenter de trouver un élément de réponse, je me suis donc plongé dans l'histoire de la mouvance anarchiste en Russie tsariste.


Wael Amr, président fondateur de Frogwares et scénariste du jeu, portera dans la seconde partie de cet article, un éclairage aigu sur la personnalité réelle et sur le rôle qu'il attribue à ces idéalistes.


 


Anarchisme du grec anarkhia , de a (n) privatif et arkhê , commandement. Théorie politique qui envisage une société sans Etat, où tout pouvoir disposant d'un droit de contrainte sur l'individu est aboli, l‘ordre social résultant du libre jeu des volontés individuelles.


Le terrorisme qui n'est pas spécifique de l'idéal anarchiste, mais une gangrène de tous les systèmes politiques sans exception, en a cependant été à la fin du 19 ème siècle, une dérive, une séquelle, un avatar.


 


1 La Russie


Le Testament de Sherlock Holmes se situe à Londres en 1898. Les triplets sont des émigrés russes. Que s'est-il passé en Russie durant le demi-siècle qui s'est écoulé ?


1.1 Le contexte historique


La Russie de la seconde moitié du 19 ème siècle qui va voir sa population doubler en cinquante ans, tout en restant exclusivement rurale, vit encore sur des structures sociales médiévales assises sur trois piliers fondamentaux : le régime tsariste autocrate, la religion chrétienne orthodoxe et la paysannerie, une situation qui évoluera peu et très lentement.


Alexandre II à partir de 1855 et durant une décennie, conscient du retard accumulé par son pays sur les Etats occidentaux, en souhaitant faire de la Grande Russie un état moderne va tenter de libéraliser le régime en entreprenant une série de réformes : fin du servage et attribution de terres, accès à l'éducation, libéralisation de la censure …


Ces réformes qui répondent à des revendications populaires, se heurtent à deux obstacles majeurs : l'insuffisance des infrastructures et une administration bureaucratique lourde et corrompue.


D'autre part, l'assouplissement de la censure d'Etat en libérant l'expression de l'opinion publique, favorise la diffusion de la pensée politique et sociale. Le régime comptait s'appuyer sur la presse pour en obtenir l'aval de sa politique. Si cette nouvelle liberté d'expression permet effectivement au gouvernement d'éradiquer en partie la corruption et l'inefficacité de la bureaucratie, elle s'accompagne également d'une liberté de parole qui ne va pas forcément dans le sens escompté par le pouvoir. Les revendications, populaires portant sur de meilleures conditions de travail ou des minorités souhaitant obtenir davantage de libertés, trouvent un écho chez de nombreux intellectuels issus du monde étudiant comme de la noblesse - n'oublions pas que la Bourgeoisie n'existe pas en Russie - qui, recourant à la presse libérale, populiste ou radicale, commencent à se fédérer en groupes disparates opposés à la propriété privée, à l'État impérial, au tsarisme.


Le pouvoir tsariste estime alors très rapidement que les publications et les organisations radicales sont devenues dangereuses. Il prend de sévères mesures pour contrer l'agitation révolutionnaire qui commence à gagner le pays et adopte une politique plus répressive. Les radicaux s'organisent alors en sociétés secrètes.


Alors qu‘il semble enfin convaincu qu‘un régime consultatif, le Conseil d'Empire, est l‘alternative, Alexandre II succombe à un attentat à la bombe en mars 1881.


Son successeur Alexandre III qui en 1882 tentera d'améliorer par la loi les conditions de travail des femmes et des enfants et en 1886, d'accélérer le transfert juridique de la terre attribuée aux paysans en 1861, commence par écarter du pouvoir les partisans des réformes au profit des défenseurs de l'autocratie tandis que les cercles intellectuels sont mis sous surveillance. Nombre de révolutionnaires s'expatrient.


1.2 Les mouvements révolutionnaires


Tous les mouvements révolutionnaires qui vont au cours de cette seconde moitié du 19 ème siècle aller vers une radicalisation de plus en plus prononcée puisent leur source dans une société basée sur la paysannerie, l'industrialisation demeurant très spécialisée et surtout très localisée. C'est ce monde rural si présent qui pousse les milieux intellectuels et les activistes à remettre en cause l'ordre existant.


Le mouvement slavophile trouve dans l'homme de lettres Constantin Sergueïevitch Aksakov (1817-1860) l‘un de ses fondateurs. Les Slavophiles estiment que toute tentative de modernisation et d'occidentalisation de la Russie est contraire à l'âme russe. Science, matérialisme, richesse, athéisme corrompent le devenir : ils prônent un retour à une société paysanne idyllique basée sur la foi. Mais surtout, Aksakov qui aura de nombreuses démêlées avec la censure, non seulement critique certaines orientations prise par le régime mais considère que l'État centraliste et bureaucratique est « mauvais dans son principe ».


Le courant nihiliste


Pendant du mouvement slavophile conservateur auquel il s‘oppose, le Nihilisme (du latin nihil : rien) dont le nom fait son apparition dans un roman de Tourgueniev Pères et fils ( 1862) et dont les règles de pensées sont exposées dans Que faut-il faire ? (1863) de Nikolaï Tchernychevski, n'a rien d'un mouvement politique au sens strict. Spécifiquement russe, il touche une jeunesse aristocratique aisée, matérialiste, instruite, frustrée, désabusée, désespérée.


Ce courant de pensée, bien que souvent assimilé à l'anarchisme du fait que tous deux rejettent toute forme d‘autorité, présente avec lui des divergences de fond : attitude initialement individualiste, il n'est pas internationaliste, ne rejette pas l'Etat en bloc et crache sur toutes les conventions sociales.


Le nihiliste est un homme jeune, souvent un étudiant, en rupture avec son environnement : revendiquant une liberté sans limite, il a rompu avec sa famille, méprise l'amitié et les conventions sociales ; solitaire, rigide, dénué de principes, athée, le nihiliste va progressivement évoluer vers une ascèse égalitaire et contraignante, puis s'éloignant de la théorisation de son idéal, vers une politisation parfois radicale n'hésitant pas à recourir à la violence et à l'activisme.


Du populisme au terrorisme politique


Dans les années 1870 et au-delà des années 1880, cette radicalisation du courant nihiliste engendre le mouvement populiste. Entre Petr Lavrov qui dans Les Lettres historiques condamne l‘action violente, mais préconise de développer la propagande dans les masses paysannes et Bakounine qui exhorte à l'action directe, la jeunesse idéaliste russe se regroupe dans le mouvement Narodniki : c‘est au départ un mouvement socialiste agraire qui envisage une société dans laquelle la souveraineté reposerait sur de petites unités économiques autonomes rassemblant des communautés de villages dans une confédération remplaçant l'État.


Les Narodniks mettent en pratique leur théorie en se rendant en masse dès 1874 dans les campagnes afin d'y propager leur doctrine ‘pour instruire le peuple'.


Cette tentative n'a pas les effets escomptés : les paysans se montrent indifférents et même hostiles en livrant parfois ces agitateurs aux autorités. Le mouvement cependant connaît un tel impact que le pouvoir, commençant à prendre au sérieux cette contestation, décide de l'éradiquer.


La première erreur de ce mouvement a été de se tourner vers la paysannerie, mais avait-il le choix ?, le prolétariat ouvrier n'en étant qu'à ses balbutiements comme on l'a vu et contrairement à ce qu'il sera une génération plus tard.



 


Certes, l'histoire de la Russie a été émaillée par les révoltes paysannes, mais ces jacqueries ne se tournaient que contre les propriétaires terriens ou les fonctionnaires, la foi des paysans envers le tsar demeurant intacte. Les campagnes en effet ont de tous temps été attachées à la terre, d'abord en tant que propriété privée, ensuite en tant que moyen de production autonome et individualiste ; elles sont de plus coupées des villes où s'agite la pensée et empêtrées dans des conditions de vie qui ne remettent pas en cause l'ordre politique régnant. Une révolution sociale ne peut pas se faire à partir de la paysannerie.


En réponse à la réaction croissante du pouvoir tsariste, le noyau dur du mouvement populiste fonde en 1876, une organisation secrète Zemlia i Volia ( Terre et Liberté ), dont le but affirmé est de favoriser un soulèvement révolutionnaire de masse et d'abattre l'autocratie en recourant au terrorisme radical.


Cette orientation se renforce trois ans plus tard, en 1879 lorsque les plus radicaux du mouvement font scission pour former la Narodnaïa Volia (Volonté du Peuple) et se lancer à corps perdu dans une offensive terroriste, facilitée par la centralisation du pouvoir.


À l'issue de sept tentatives ‘ infructueuses ‘, Andreï Jeliabov et sa compagne Sofia Perovskaïa qui lui succédera après son arrestation, organisent l'assassinat du tsar Alexandre II en mars 1881 à Saint-Pétersbourg.


Cette victoire est sans lendemain : l'organisation est dissoute par la police et pendant les vingt-cinq ans qui suivent la mort de Bakounine en 1876, le régime impérial renforce la réaction.


C'est la seconde erreur de ce mouvement. En fin de compte, l'assassinat d'Alexandre II s'avère avoir été un mauvais calcul dans la mesure où ce souverain modéré et éclairé cède la place à un absolutiste impitoyable.


Mais dans la conscience russe qui refuse de se soumettre, les principes de l'identité nationale et du progrès historique "inévitable" sont nés.


1.3 Bakounine, Tolstoï et Kropotkine : anarchisme mystique et anarchisme politique


Dans le cadre de cet article et bien que conscient de la portée réductrice de mon propos, je n'envisagerai que ces trois figures emblématiques de l'anarchisme russe au 19 ème siècle que sont : Bakounine, Tolstoï et Kropotkine , tous trois issus de près ou de loin de la noblesse, puisque si le père de Bakounine descend de la petite noblesse russe, Tolstoï est comte et Kropotkine, prince.


Bakounine, Tolstoï et Kropotkine se rejoignent sur un fait qui fait d'eux au sens propre des anarchistes (anarchisme : société sans pouvoir central si l'on revient sur l'étymologie du mot). Tous trois estiment en effet qu'une société idéale doit être débarrassée des contraintes étatiques et de l'autorité religieuse, institutionnelle pour Tolstoï : si par une démarche individuelle, il est relativement facile de s'affranchir de cette dernière, l'anéantissement du pouvoir politique, qui ne peut être qu'une démarche collective, s‘avèrera beaucoup plus difficile et connaîtra les dérives que l‘on sait.


Ce qui les divise est dans le moyen d'y parvenir autant que dans la conception de cet idéal.


Pour simplifier, l'un des concepts majeurs de la pensée de Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (1814 - 1876) est le principe de liberté, non sous forme de quête individuelle mais sous celle de liberté sociale, cette liberté des autres qui me rendra libre.


Je ne deviens libre vraiment que par la liberté des autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m'entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. (Bakounine)


Cette liberté ne peut s'atteindre dans quelque forme de système étatique ou sous quelque forme de dogmatisme religieux. L'Etat, comme Kafka l'illustrera plus tard, crée en permanence ses élites et ses privilèges, et broie l'individu par les contraintes qu'il lui impose. La religion, outil de la classe dirigeante pour soumettre et exploiter le peuple, procède du même principe en asservissant l'individu.


Pour parvenir à ses fins, Bakounine préconise le coopératisme, le fédéralisme antiautoritaire, prône la suppression immédiate et radicale de l'Etat par la révolution et envisage de soutenir les foyers de révolte et de favoriser une autodétermination (autogestion) des masses où ouvriers et paysans mèneraient une lutte commune.


Il influencera fortement le mouvement nihiliste.


Fondamentalement mystique, l'anarchisme politique de Lev (Léon) Nikolaïevitch Tolstoï (1828 - 1910) s'inscrit dans la tradition chrétienne des sectes religieuses pacifistes qui foisonnaient en Russie et base sa doctrine sur l'enseignement du Christ. Contestant la religion institutionnalisée, l'Église orthodoxe russe, le christianisme mystique tolstoïen où se côtoient ascétisme et rationalisme, s'affranchit autant de l'Etat considéré comme instrument d'oppression que de tout ce qui tend à limiter la liberté personnelle.


Sofia Perovskaïa sera arrêtée quelques jours plus tard. Les conjurés seront jugés et condamnés à mort pour régicide et pendus en place public le 1 er avril 1881.


Ce qui n'est pas sans rappeler cette anecdote rapportée par Valère-Maxime dans Actions et paroles mémorables, VI, 2 :Tandis que tous les Syracusains faisaient des vœux ardents pour la mort de Denys le Tyran à cause de sa cruauté sans limites et des charges insupportables dont il les accablait, seule une très vieille femme priait les dieux chaque matin de conserver la vie du prince et de la prolonger au delà de la sienne.Denys en eut connaissance. Surpris d'une affection à laquelle il n'avait pas droit, il fit venir cette femme et lui demanda le motif de cette prière et par quel bienfait il avait bien pu la mériter."J'ai, dit-elle, une raison particulière d'agir ainsi. Quand j'étais jeune, nous avions un tyran redoutable et je désirais d'en être débarrassée. Il fut tué ; mais un autre plus terrible encore s'empara de la citadelle. Je regardais encore comme un bonheur de voir finir sa domination. Tu es devenu notre troisième maître et nous t'avons trouvé plus odieux que les deux premiers. C'est pourquoi, dans la crainte que, si tu meurs, ton successeur ne soit encore pire, j'offre ma vie aux dieux pour ta conservation."Denys eut honte de punir une audace aussi spirituelle.



Cette proclamation des membres de la secte Doukhobor de la fin du siècle précédent, s'applique assez parfaitement à la pensée de Tolstoï : les « enfants de Dieu n'ont besoin ni de tsars, ni de maîtres, ni d'aucune loi humaine quelle qu'elle soit ».


Fondée sur des rapports humains idéaux où primerait la volonté de servir l'autre, la société égalitaire conçue par l'auteur d' Anna Karénine conduirait ' à l'épanouissement de tous dans le respect réciproque'.


Au nom de l'amour du Christ et du respect de son enseignement (charité et amour), Tolstoï dénonce toute violence, autant celle de l'activisme social révolutionnaire (violence et haine) que celle d'Etat, la guerre entre autre, exacerbation du patriotisme.


Bien que réduite ici à son plus strict minimum, la pensée de Tolstoï influencera non seulement les anarchistes mystiques russes du début du XX e siècle (Georges Tchoulkov, Vassili Nalimov, Alexis Solonovitch …) mais de nombreux courants de pensées pas exclusivement russes tout au long de ce même siècle.


Piotr Alekseïevitch Kropotkine (1842 - 1921) est le théoricien d'un communisme libertaire où sont envisagées les questions économiques, éthiques et historiques.


Il définit l'anarchisme comme une société “sans gouvernement, l'harmonie dans une telle société étant atteinte non pas par la soumission à la loi, ou par l'obéissance à une autorité quelconque, mais par les accords et associations libres conclus entre des groupes variés, territoriaux ou professionnels, constitués librement pour la production et la consommation…”


A noter pour l'anecdote que Bakounine séjourna en Angleterre à partir de 1861 et que


Kropotkine s'installa à Londres en 1886. Quant à Conan Doyle (1859-1930), il y emménagea en 1891. Certes, bien que contemporains et vivant dans la même ville, ils ne devaient pas appartenir aux mêmes cercles !


2 De l'action terroriste à la littérature de Dostoïevski et Zola


2.1 L'activisme en France



Les trois frères russes sont initialement des activistes se livrant à des actes de terrorisme individuel et plus qu'à un courant anarchiste russe, ils se rapprochent des activistes anarchistes français (eux-mêmes descendants de Netchaïev, voir plus loin) , qui, sous la présidence de Sadi Carnot (1887 - 1894), puis sous celle de Jean Casimir-Perrier (1894 - 1895) ont multiplié les attentats sur le sol de la métropole.


En 1892, François Königstein dit Ravachol après plusieurs attentats contre des magistrats, place une bombe dans le restaurant Véry sur le boulevard de Magenta.


En 1893, Auguste Vaillant lance de la tribune une bombe sur les députés réunis en session au Palais Bourbon.


Emile Henry après un attentat en 1892 au commissariat de la rue des Bons-Enfants,


dépose en 1894 (12 février) une bombe au café Terminus de la Gare Saint-Lazare.


Sante Geronimo Caserio le 24 juin 1894 poignarde mortellement Sadi Carnot à Lyon.


Tous passeront sous le couperet de la guillotine.


Fin 1893 et en 1894, trois lois dites lois scélérates visant spécialement les milieux anarchistes sont votées : elles condamnent la provocation indirecte, autorisent l'arrestation préventive, encouragent la délation, interdisent tout type de propagande.


Né de la misère que la bourgeoisie capitaliste naissante organise et entretient, couverte par des politiques corrompus (parlementaires ou gouvernement) qui profitent des inégalités sociales, le terrorisme anarchiste désavoué par la population qu'il frappe en aveugle et sévèrement réprimé par les gouvernements de la IIIème République de cette fin de siècle se coupe du monde et contribue à jeter l'opprobre sur un mouvement qui se voulait au départ essentiellement pacifiste.


 


2.2 Raskolnikov, Stavroguine, Verkhovenski et Souvarine


Dostoïevski, immense commentateur de son temps et Zola dans Germinal ont brossé les portraits de personnages apparentés à la mouvance anarchiste.


Dans Crime et châtiment (1866), Raskolnikov est un étudiant désargenté qui décide de tuer une vieille usurière pour la voler. Tout comme Moriarty, il a une très haute opinion de lui-même et ne s'encombre pas de principes moraux.


Que pèse dans les balances sociales la vie d'une vieille femme cacochyme, bête et méchante ? Pas plus que la vie d'un pou ou d'une blatte ; je dirai même moins, car cette vieille est une créature malfaisante, un fléau pour ses semblables.


Pour lui, la mort de cette vieille femme inutile a le même sens que l'empoisonnement des masses programmé par Moriarty dans le Testament , auquel les frères russes prêteront leurs bras armés. A cette différence près que l'objectif de Moriarty est la conquête du pouvoir alors que Raskolnikov ne souhaite par cet acte transgressif qu'affirmer sa liberté.


 


Nicolaï Vsévolodovitch Stavroguine , personnage central de Les possédés (ou Les démons ), du même auteur, écrit entre 1869 et 1871 et publié en 1872, est un aristocrate nihiliste, athée, blasé, dépourvu de principes et fondamentalement manipulateur.


La théorie qu'il professe est en partie exposées par Chatov dans la seconde partie du roman, au chapitre I, VII.


… Jamais la raison n'a pu définir le mal et le bien, ni même les distinguer, ne fût-ce qu'approximativement, l'un de l'autre ; toujours au contraire elle les a honteusement confondus ; la science a conclu en faveur de la force brutale.


Sympathisant d'un groupe de révolutionnaires souhaitant renverser l'ordre établi, il se lie à leur chef, Piotr Stépanovitch Verkhovenski qui voit en lui son successeur.


– C'est une chose étrange, observa tout à coup Stavroguine, – que tout le monde me presse de lever un drapeau quelconque ! D'après les paroles qu'on m'a rapportées de lui, Pierre Stépanovitch est persuadé que je pourrais « lever le leur ». Il s'est mis dans la tête que je tiendrais avec succès chez eux le rôle de Stenka Razine, grâce à ce qu'il appelle mes « rares dispositions pour le crime ».


– Comment ? demanda Chatoff, – « grâce à vos rares dispositions pour le crime » ?


– Précisément.


– Hum ! Est-il vrai que le marquis de Sade aurait pu être votre élève ? Est-il vrai que vous séduisiez et débauchiez des enfants ? Parlez, ne mentez pas, cria-t-il hors de lui, – Nicolas Stavroguine ne peut pas mentir devant Chatoff qui l'a frappé au visage ! Dites tout, et, si c'est vrai, je vous tuerai sur place à l'instant même !


– J'ai dit ces paroles, mais je n'ai pas outragé d'enfants, déclara Nicolas Vsévolodovitch, seulement cette réponse ne vint qu'après un trop long silence. Il était pâle, et ses yeux jetaient des flammes. (2, I, VII)


 


Verkhovenski incarne le nihilisme actif et sans concession : aucune des valeurs traditionnelles, politiques ou morales ne trouve grâce à ses yeux.


Au cours de leur conversation, Chatov et Raskolnikov en parlent ainsi :


– Vous... vous savez... Ah ! ne parlons plus de moi, plus du tout ! reprit vivement Chatoff. – Si vous pouvez me donner quelque explication en ce qui vous concerne, expliquez-vous... Répondez à ma question ! ajouta-t-il avec véhémence.


– Volontiers. Vous me demandez comment j'ai pu me fourvoyer dans un pareil milieu ? Après la communication que je vous ai faite, je me crois tenu de vous répondre sur ce point avec une certaine franchise. Voyez-vous, dans le sens strict du mot, je n'appartiens point à cette société, et je suis beaucoup plus que vous en droit de la quitter, attendu que je n'y suis pas entré. J'ai même eu soin de leur déclarer dès le début que je n'étais pas leur associé, et que si je leur rendais par hasard quelque service, c'était seulement pour tuer le temps. J'ai pris une certaine part à la réorganisation de la société sur un plan nouveau, voilà tout. Mais maintenant ils se sont ravisés et ont décidé à part eux qu'il était dangereux de me rendre ma liberté ; bref, je suis aussi condamné, paraît-il.


– Oh ! les condamnations à mort ne leur coûtent rien à prononcer, ils sont là trois hommes et demi qui ont vite fait de libeller des sentences capitales sur des papiers revêtus de cachets. Et vous croyez qu'ils sont capables de les mettre à exécution !


– Il y a du vrai et du faux dans votre manière de voir, répondit Nicolas Vsévolodovitch sans se départir de son ton flegmatique et indifférent. – Certes, la fantaisie joue ici un grand rôle comme dans tous les cas semblables : le groupe exagère son importance. Si vous voulez, je dirai même qu'à mon avis il tient tout entier dans la personne de Pierre Verkhovensky. Ce dernier est vraiment trop bon de ne se considérer que comme l'agent de sa société. Du reste, l'idée fondamentale n'est pas plus bête que les autres du même genre. Ils sont en relation avec l'Internationale, ils ont réussi à recruter des adeptes en Russie, et ils ont même trouvé une manière assez originale... mais, bien entendu, c'est seulement théorique. Quant à ce qu'ils veulent faire ici, le mouvement de notre organisation russe est une chose si obscure et presque toujours si inattendue que, chez nous, on peut en effet tout entreprendre. Remarquez que Verkhovensky est un homme opiniâtre.


– Cette punaise, cet ignorant, ce sot qui ne comprend rien à la Russie ! protesta avec irritation Chatoff.


– Vous ne le connaissez pas bien. C'est vrai que tous, en général, ils ne comprennent guère la Russie, mais sous ce rapport, vous et moi, nous sommes à peine un peu plus intelligents qu'eux ; en outre Verkhovensky est un enthousiaste.


– Verkhovensky un enthousiaste ?


– Oh ! oui. Il y a un point où il cesse d'être un bouffon pour devenir un... demi-fou. (2, I, VI)


 


Verkhovenski, selon Dostoïevski lui-même, est pour partie inspiré de Sergueï Gennadievitch Netchaïev, disciple de Bakounine qui dévoiera l'idéal anarchiste en préconisant une dictature révolutionnaire basée sur la terreur, la violence et la vengeance populaire et s‘illustrera dans un fait divers ayant servi de modèle aux Possédés : l‘assassinat d‘Ivanov, membre contestataire de son groupe, repris dans le roman avec le meurtre de Chatov.


 


Souvarine , dans Germinal de Zola (1885)


Souvarine est une forme d'incarnation du désespoir. Bien que se réclamant de Bakounine, il est dans la droite lignée des nihilistes. Après que la Compagnie des Mines a brisé la grève, que les soldats ont tiré sur les manifestants, alors que le travail reprend dans la résignation, Souvarine descend dans la fosse et sabote les galeries.


 


Vois-tu, si je savais coûter une goutte de sang à un ami, je filerais tout de suite en Amérique !


Le machineur haussa les épaules, et un sourire amincit de nouveau ses lèvres.


– Oh ! du sang, murmura-t-il, qu'est-ce que ça fait ? la terre en a besoin.


Étienne, se calmant, prit une chaise et s'accouda de l'autre côté de la table. Cette face blonde, dont les yeux rêveurs s'ensauvageaient parfois d'une clarté rouge, l'inquiétait, exerçait sur sa volonté une action singulière. Sans que le camarade parlât, conquis par ce silence même, il se sentait absorbé peu à peu.


– Voyons, demanda-t-il, que ferais-tu à ma place ? N'ai-je pas raison de vouloir agir ?... Le mieux, n'est-ce pas ? est de nous mettre de cette Association.


Souvarine, après avoir soufflé lentement un jet de fumée, répondit par son mot favori : – Oui, des bêtises ! mais, en attendant, c'est toujours ça... D'ailleurs, leur Internationale va marcher bientôt. Il s'en occupe.


– Qui donc ?


– Lui !


Il avait prononcé ce mot à demi-voix, d'un air de ferveur religieuse, en jetant un regard vers l'orient. C'était du maître qu'il parlait, de Bakounine l'exterminateur.


– Lui seul peut donner le coup de massue, continua-t-il, tandis que tes savants sont des lâches, avec leur évolution... Avant trois ans, l'Internationale, sous ses ordres, doit écraser le vieux monde.


Étienne tendait les oreilles, très attentif. Il brûlait de s'instruire, de comprendre ce culte de la destruction, sur lequel le machineur ne lâchait que de rares paroles obscures, comme s'il eût gardé pour lui les mystères.


– Mais enfin explique-moi... Quel est votre but ?


– Tout détruire... Plus de nations, plus de gouvernements, plus de propriété, plus de Dieu ni de culte.


– J'entends bien. Seulement, à quoi ça vous mène-t-il ?


– À la commune primitive et sans forme, à un monde nouveau, au recommencement de tout.


– Et les moyens d'exécution ? comment comptez-vous vous y prendre ?


– Par le feu, par le poison, par le poignard. Le brigand est le vrai héros, le vengeur populaire, le révolutionnaire en action, sans phrases puisées dans les livres. Il faut qu'une série d'effroyables attentats épouvantent les puissants et réveillent le peuple.


En parlant, Souvarine devenait terrible. Une extase le soulevait sur sa chaise, une flamme mystique sortait de ses yeux pâles, et ses mains délicates étreignaient le bord de la table, à la briser. Saisi de peur, l'autre le regardait, songeait aux histoires dont il avait reçu la vague confidence, des mines chargées sous les palais du tzar, des chefs de la police abattus à coups de couteau ainsi que des sangliers, une maîtresse à lui, la seule femme qu'il eût aimée, pendue à Moscou, un matin de pluie, pendant que, dans la foule, il la baisait des yeux une dernière fois.


– Non ! non ! murmura Étienne, avec un grand geste qui écartait ces abominables visions, nous n'en sommes pas encore là, chez nous. L'assassinat, l'incendie, jamais ! C'est monstrueux, c'est injuste, tous les camarades se lèveraient pour étrangler le coupable !


Et puis, il ne comprenait toujours pas, sa race se refusait au rêve sombre de cette extermination du monde, fauché comme un champ de seigle, à ras de terre. Ensuite, que ferait-on, comment repousseraient les peuples ? Il exigeait une réponse.


– Dis-moi ton programme. Nous voulons savoir où nous allons, nous autres.


Alors, Souvarine conclut paisiblement, avec son regard noyé et perdu :


– Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils empêchent la destruction pure et entravent la marche de la révolution. ( Germinal , IV, IV)


 


Cependant à la question de savoir si la littérature avait été pour lui source d'inspiration, voici la réponse de Wael Amr :


Je dirais que 12 ans de vie en Ukraine me sont plus source d'inspiration que les livres de Dostoïevski, cependant, la société Russe/slave, comme la société Française, n'ont pas fondamentalement changé en 100, 200 ou 300 ans. Et ce que Dostoïevski décrit dans Crimes et châtiments , j'en suis témoin un peu tous les jours avec de sévères piqures de rappel régulièrement. Etant témoin et non pas acteur, et d'une culture légèrement différente, il m'est plus facile de m'en détacher.


 


3. Les anarchistes russes dans Le Testament de Sherlock Holmes


3.1 Présence inopportune


C'est en arrivant au Moulin que Holmes informe Watson de la présence de trois hommes à l'intérieur.


H. : Parlez-moins fort, Watson.


W. : Pourquoi ? Ce moulin est habité ?


H. : Oui, par trois hommes … Prenez-votre arme et retenez-les en bas pendant que je fouillerai l'étage.


W. : Sont-ils dangereux ?


H. : S'ils le pouvaient, ils nous tueraient … Je monte, occupez-vous d'eux …


Les informations que détient Holmes sur la personnalité de ces hommes ne sont communiquées ni à Watson, ni au joueur. Holmes laissent seulement entendre qu'une arme est nécessaire pour les affronter car ils sont potentiellement dangereux. Cependant, cette constatation est nuancée lorsqu'il précise : ‘S'ils le pouvaient, ils nous tueraient' ; autrement dit, ils ne nous tueront pas car ils ne le peuvent pas.


Evidemment l'explication viendra ensuite.


3.2 La parabole confucéenne des Trois petits singes


Lorsque Watson a pénétré dans le Moulin, il se retrouve en présence de trois hommes en haillons, l'un aveugle, l'autre sourd, le troisième muet.



Le rapprochement avec la parabole des trois singes s'impose avec évidence.


Les singes de la sagesse ou "les trois petits singes" est une métaphore asiatique illustrée par trois singes qui se couvrent chacun une partie du visage avec les mains : yeux, bouche, oreilles pour illustrer ce précepte : « Ne pas voir, ne pas entendre, ne pas parler ». Quiconque se soumet à cette prescription en se protégeant du monde extérieur, garantit son intégrité et se préserve. Elle est donc envisagée positivement.


Mais une autre interprétation aboutit exactement à son contraire.


Pour ne pas avoir à endurer épreuves ou responsabilités trop lourdes, il est possible de nier la réalité du monde, en refusant de la voir, de l'entendre ou d'en parler. Cela efface t'il pour autant l'existence de cette réalité ?


Les faits ne cessent pas d'exister parce qu‘on les ignore (Aldous Huxley)


Pourquoi Wael Amr a-t-il opté pour faire des trois frères russes un sourd, un muet et un aveugle ?


Sa réponse est claire. Cette métaphore est à la fois pragmatique et ironique. Je cite intégralement la réponse qu'il m'a faite lorsque je lui ai posé la question.


« Pragmatiquement, et en bon gestionnaire, Moriarty rend les anarchistes interdépendants et indissociables en les mutilant : ils ne peuvent pas s'échapper ou agir seuls, ils sont condamnés à exécuter les tâches de leur maitre, qui, on l'aura compris, ne leur prépare pas un grand avenir après sa prise de pouvoir.


D'un point de vue ironique, les 3 frères mutilés deviennent impuissants, et n'ont plus la liberté qu'ils prétendaient avoir. Cela vient en réponse à la question : suffit-il de vouloir agir pour agir ?


Une fois mutilés, leur volonté est intacte mais ils n'ont plus les moyens physiques d'agir. Les anarchistes russes critiquent si bien leur compatriotes pour leur manque de dignité ou de volonté, leur incapacité à réagir et les sacrifient volontiers au nom de l'histoire.


Ils sont désormais l'égal des « esclaves » qu'ils fustigent, ils sont handicapés dans le cadre de leur action, et toutes les conditions ne sont plus réunies non seulement pour agir, mais aussi pour leur libre arbitre. On peut juger que handicap physique et moral soient différents, c'est ce que veut le diktat volontariste, mais au fond, le sont-ils réellement ?


Il n'est donc plus important de savoir si ils ne peuvent ou ne veulent pas parler entendre ou voir. Il n'y a plus de différence, ils sont trop préoccupés par leurs propres souffrances et leurs propres survies.


Cerise sur le gâteau, ils se trouvent donc liés au dessein de Moriarty, qui est l'asservissement de masse, en mettant en place un nouveau despote de droit divin.


Cette symbolique populaire et basique me semblait plutôt d'actualité, dans une époque volontariste où l'individualisme et la précarité forment un équilibre bancal, … où ceux qui prétendent à l'héroïsme peuvent facilement tomber dans son inverse sans même le voir.


Evidemment, cette symbolique ne reflète pas mon état de pensée, ni mon avis sur les anarchistes russes, plutôt une manière de l'envisager. »


« Tous ces hommes et toutes ces femmes de la mouvance anarchiste, quelle que soit leur obédience, partageaient (théoriquement) l'idée de base de l'anarchie : l'homme détient, par sa nature même, une aspiration à la liberté qu'aucun but, même le plus grand ou le plus séduisant, ne mérite que l'on y porte atteinte. Tous auraient normalement dû souscrire à la devise du prince Kropotkine : “Ma liberté est dans la joie et dans la liberté des autres !” » (Vladimir Bagrianski)


La déclaration intégrale que fit Emile Henry devant ses juges lors de son procès est en annexe de cet article.


Au chapitre VI de Crime et châtiment, Raskolnikov surprend une conversation entre un étudiant et un officier. Ce que formule l'étudiant, lui pour l'instant se contente de le penser. En voici l'extrait : — Permets, je vais te poser une question sérieuse, reprit l'étudiant de plus en plus échauffé. — Tout à l'heure, sans doute, je plaisantais, mais regarde : d'un côté, une vieille femme maladive, bête, stupide, méchante, un être qui n'est utile à personne et qui, au contraire, nuit à tout le monde, qui ne sait pas lui-même pourquoi il vit, et qui mourra demain de sa mort naturelle. Comprends-tu ? comprends-tu ?— Allons, je comprends, répondit l'officier, qui, en voyant son ami s'emballer de la sorte, le considérait attentivement.— Je poursuis. De l'autre côté, des forces jeunes, fraîches, qui s'étiolent, se perdent faute de soutien, et cela par milliers, et cela partout ! Cent, mille œuvres utiles qu'on pourrait, les unes créer, les autres améliorer avec l'argent légué par cette vieille à un monastère ! Des centaines d'existences, des milliers peut-être mises dans le bon chemin, des dizaines de familles sauvées de la misère, de la dissolution, de la ruine, du vice, des hôpitaux vénériens, — et tout cela avec l'argent de cette femme ! Qu'on la tue et qu'on fasse ensuite servir sa fortune au bien de l'humanité, crois-tu que le crime, si crime il y a, ne sera pas largement compensé par des milliers de bonnes actions ? Pour une seule vie — des milliers de vies arrachées à leur perte ; pour une personne supprimée, cent personnes rendues à l'existence, — mais, voyons, c'est une question d'arithmétique ! Et que pèse dans les balances sociales la vie d'une vieille femme cacochyme, bête et méchante ? Pas plus que la vie d'un pou ou d'une blatte ; je dirai même moins, car cette vieille est une créature malfaisante, un fléau pour ses semblables. Dernièrement, dans un transport de colère, elle a mordu le doigt d'Élisabeth, et il s'en est fallu de peu qu'elle ne l'ait coupé net avec ses dents !— Sans doute, elle est indigne de vivre, remarqua l'officier, — mais que veux-tu ? la nature…— Eh ! mon ami, la nature, on la corrige ; on la redresse, sans cela on resterait enseveli dans les préjugés. Sans cela il n'y aurait pas un seul grand homme. On parle du devoir, de la conscience, — je ne veux rien dire là contre, mais comment comprenons-nous ces mots-là ? Attends, je vais encore te faire une question. Écoute !— Non, maintenant, c'est à mon tour de t'interroger. Laisse-moi te demander une chose.— Eh bien ?— Voici : tu es là à pérorer, à faire de l'éloquence ; mais dis-moi seulement ceci : Tueras-tu toi-même cette vieille, oui ou non ?— Non, naturellement ! Je me place ici au point de vue de la justice… Il ne s'agit pas de moi…— Eh bien, à mon avis, puisque toi-même tu ne te décides pas à la tuer, c'est que la chose ne serait pas juste ! Allons faire encore une partie !Raskolnikoff était en proie à une agitation extraordinaire. Certes, cette conversation n'avait, en soi, rien qui dût l'étonner. Plus d'une fois lui-même avait entendu des jeunes gens échanger entre eux des idées analogues ; le thème seul différait. Mais comment l'étudiant se trouvait-il exprimer précisément les pensées qui, à cette minute même, venaient de s'éveiller dans le cerveau de Raskolnikoff ? ( Crime et châtiment , Chapitre VI)


3.3 La parole d'Aleko


Watson cherche à comprendre. Il questionne donc : mais le muet est muet et le sourd souffre. Des trois frères, c'est donc exclusivement et symboliquement Aleko, l'aveugle, qui expose sa position et apporte quelques précisions à Watson dans un discours où se côtoient agressivité, amertume, résignation, rancœur et frustration.


Sur le fond c'est un vrai dialogue de sourds que cet échange entre les deux hommes qui débute par une méprise.


 


Aleko : Vous êtes venu terminer votre ignoble travail ?


Watson : Je ne sais pas de quoi vous parlez.


L'idée fixe d'Aleko se heurte à l'incompréhension absolue de Watson sur laquelle à nouveau Aleko se méprend. Ce qui lui permet d'enchaîner sur son discours politique.


A. : Vous ne savez toujours pas pourquoi vous êtes ici, n'est-ce pas ? Vous n'êtes qu'un pion … Un pion asservi et obéissant.


W. : Et vous, pourquoi êtes-vous ici ?


Watson aurait dû être piqué au vif. Au lieu de cela, il cherche une explication rationnelle à cette présence incongrue.


A. : Pour échapper aux ennemis de la liberté. Nous sommes en guerre, mes frères et moi …



W. : Contre qui ?


A. : Contre l'ordre, les liberticides, les classes dominantes, les exploiteurs des peuples … Contre les tortionnaires responsables de nos maux … Contre vous et vos semblables !


W. : Je ne suis en guerre contre personne.


Là, par contre Watson ne demande aucune explication. Il se contente de se justifier. Il n'est aucune passerelle sur le fossé qui sépare les deux mondes dans lesquels chacun vit : idéalisme et réalité du quotidien, dictature et démocratie, insécurité et confort bourgeois. Même le langage prête à confusion.


A. : Alors pourquoi pointez-vous une arme sur nous ? Partez !


W. : Je ne peux pas.


Dans la circonstance, les trois hommes ne sont nullement menaçants. Seul les propos d'Aleko constituent une menace pour l'ordre défendu et représenté par Watson et face à eux, celui-ci brandit effectivement une arme à feu, incapable d‘argumenter.


Aleko se montre alors tranchant et définitif.


A. : C'est bien ce que je dis. Vous n'êtes qu'un pion. Nous n'avons rien à nous dire. (…)


W. : J'ai trouvé le minuteur d'un engin explosif. Vous êtes des terroristes, n'est-ce pas ?


A. : Les forces d'oppression ne consentent au dialogue que sous la contrainte. La propagande par le fait est la seule qu'ils entendent.


Aleko lui aussi dans ce cas particulier dialogue avec Watson sous la contrainte.


W. : Vous êtes des meurtriers.


A. : Nous sommes avant tout des hommes libres ! Affranchis des contraintes morales du système qui vous exploite. Contrairement à vous, pauvre petit mouton perdu dans son troupeau …


Cet affranchissement des contraintes morales pourrait rapprocher les frères russes des nihilistes. Comme nous le verrons, cet étiquetage n'est pas aussi simple.


Alexeï : Aleko, dis lui que nous ne retournerons pas là-bas !


Aleko : Mon frère parle avec la sagesse de l'homme libre… Si vous êtes venu pour nous tuer, faites-le, mais nous ne vous suivrons pas … Nous avons été trompés une fois, il n'y en aura pas de seconde !


Allusion et illusion.


Watson : Vous vous méprenez, je ne suis pas un tueur !


A. : Alors vous êtes encore plus stupide que je ne le pensais … Vous ne savez même pas pourquoi vous êtes ici ( Aleko témoigne de son mépris pour Watson. Pourtant, ce qu'il dit est vrai puisque Watson obéit aveuglément à Holmes sans toujours savoir pourquoi, ce qui est le cas ici ). Je vous plains. Vous êtes encore plus aveugle que moi …


W. : Est-ce … Est-ce que vous êtes responsables de l'explosion de la villa d'un juge de Londres ?


A. : La justice et ses représentants sont des supercheries de ce pays. (Le terme de supercherie appliqué à l'Etat , à la religion, … ou au Suffrage universel appartient au vocabulaire anarchiste) Le juge Beckett était l'un de leurs rouages (…) Nous avons effectivement confectionné la bombe, mais nous ne l'avons pas posée nous-mêmes. C'est celui qui nous a fait cette commande qui l'a posée.


W. : Le commanditaire de la bombe, qui est-ce ?


A. : Vous ne faites donc pas partie de son organisation !


W. : Quelle organisation ?


A. : Celle qu'il dirige. Celle qui est responsable de notre état. Celle qui nous a torturés !


W. : Pourquoi vous a-t-on torturé ?


A. : Pour s'assurer de notre silence.


W. : Je comprends. Le chef d'une organisation criminelle vous commande un engin explosif, il le pose lui-même chez le juge Beckett, et une fois l'attentat commis, il vous fait torturer pour vous dissuader de parler …


 


3.4 Le tract dans la roulotte


Holmes et Watson finissent par retrouver les trois frères dans le parc d'attraction désaffecté qui sert de base et de résidence à Moriarty.



Outre un avis de recherche placardé dans la roulotte d'Aleko, ils mettent la main sur un curieux tract de propagande qui remet totalement en question leur réelle appartenance politique.


 


Camarades


Ce terme appartient davantage au vocabulaire communiste, les anarchistes préférant celui de compagnon , celui avec lequel on partage le pain, hérité de la franc-maçonnerie.


Les exploiteurs ont soif, il leur faut du sang, n'en doutez pas !


Ils ne perdent aucune occasion de faire peser leur joug sur les prolétaires !


Même remarque, le prolétariat étant un des concepts de base marxiste : le prolétariat désigne, dans la doctrine marxiste , la classe sociale des travailleurs , qui ne possèdent pour vivre que leur force de travail.


Nous avons contre nous révolutionnaires pour le droit social, toutes les forces bourgeoises : police, armée, magistrature, gouvernement. Mais nous avons pour nous, camarades, la volonté invincible de l'Internationale Révolutionnaire !


L'Internationale Ouvrière (ou Deuxième Internationale) est fondée en juillet 1889 à Paris. Certains anarchistes assistent à ce congrès : ils y demandent le groupement des travailleurs en lutte essentiellement sur le terrain économique, et rejettent la division politique. Ils seront exclus pour des raisons de divergence tactique claires.


Frappons partout où nous le pouvons, les suppôts de l'impérialisme.


Terme également à connotations marxistes plus qu‘anarchistes.


Rendons coup pour coup ! La révolution dans la terreur et par la terreur (Parfaitement exact si l'on s'en rapporte au credo de Netchaïev, voir plus haut) , que la justice du peuple s'accomplisse.


 


Ce tract rapproche davantage les trois frères russes des bolchéviks que des anarchistes. A ce propos, je citerai Apollon Andrevitch Kareline : ”La pensée anarchiste doit rester libre et ne se laisser enchaîner par aucun dogme !”


On est ici bien loin du marxisme !


 


Wael Amr a donc pris là quelques libertés avec l'Histoire. Loin de moi de le lui reprocher, d'autres avant lui (Walter Scott, Dumas ou Hugo pour n'invoquer que ces illustres exemples) se sont permis les mêmes libertés : la création artistique et l'approche des sciences humaines peuvent s'épauler l'une l'autre sans pour autant se nuire. Je tenais simplement à préciser que l'anarchisme (qui n'est pas le terrorisme) et le communisme (marxisme), si parfois ils ont mené le combat côte à côte, diffèrent cependant du tout au tout, tant dans leurs approches du monde, que dans leurs objectifs et dans les moyens de parvenir à leur idéal. Quant au terrorisme, il n'appartient à aucune obédience spécifique : tous les régimes sans exception, la démocratie comprise, ont connu cette dérive.


 


J'ai bien sûr soumis ces remarques à Wael Amr.


Voici les commentaires qu'il m'a aimablement transmis :


Effectivement, il me semblait plus opportun de faire passer les “anarchistes” russes pour des révolutionnaires politiques, plutôt que [pour] de « simples » anarchistes. La rhétorique des uns comme des autres, après le passage du temps, d'un point de vue historique, ne sont pas très différentes. D'un autre coté, le message des anarchistes a toujours eu un coté utopique qui le rend sympathique, ce que je ne souhaitais pas.


Et c'est aussi pour des raisons de connaissance historique que nous avons préféré des « révolutionnaires » plutôt que de réels anarchistes, histoire qui est toujours écrite par les vainqueurs : parmi tous les joueurs combien connaissent l'Union soviétique, et combien connaissent l'anarchisme nihiliste russe ou l'anarchisme pacifique ou l'anarcho-syndicalisme, les proportions sont certainement très différentes.


Le message anarchiste était (et reste !) multiple et n'était pas fédérateur. A trop faire appel à l'âme humaine, on en oublie que le but politique est la domination et l'utilisation des masses contre d'autres masses.


La plupart des anarchistes ont fini dans des camps, ou bien se sont ralliés aux soviets, puis ont fini dans des camps. Au moins, en cela, Lénine et Staline avaient les idées bien claires.


Ce qui me semblait important, c'était le ramassis hétéroclite que Moriarty rassemble autour de lui (qui n'est pas sans référence à celui du parti Nazi), dont des personnes qui devraient s'entretuer, car elles même ne sont pas en mesure d'être indépendantes, alors que c'est leur première revendication : Woodville par droit divin et les triplés par l'expression de leur volonté propre.


 


3.5 Les cibles


Les quatre cibles londoniennes qu'ils contribuent à menacer dans l'objectif de les détruire sont représentatives des structures fondamentales de l'Etat britannique : Buckingham Palace, siège et symbole de la royauté et centre convergent et unificateur des différentes communautés, institution majeure du pays, symbole de la nation, Chambre des Communes, symbole de la représentation démocratique et organe de gouvernement, Scotland Yard, symbole de l'exécutif et Banque d'Angleterre, pôle financier.


Ces clés de voûte de la cohésion de l'institution britannique sont aussi symbolisées dans le jeu par le réservoir aux pieds branlants sur le toit de l'entrepôt auquel Watson et Holmes réserveront leur propre bombe dans une attitude parfaitement similaire à celle qu'ils combattent : abattre les entraves à la liberté au nom du bien, au nom de la démocratie occidentale qu'ils représentent, emplis de cette compassion pour sauver des vies qui continueront à mendier le pain, faire la queue pour trouver un travail, se prostituer ou voler, être broyées par le système capitaliste industriel britannique.


Ces êtres vils, sans raison d'exister, ont-ils le droit de continuer à vivre ? Cette population sans espoir qui déambule dans les rues malfamées de Whitechapel ne pourrait-elle pas par sa destruction servir une grande idée comme la conquête du pouvoir ?


Si derrière Moriarty, le personnage de Raskolnikov n'est pas loin pour lequel la fin justifie les moyens, derrière Watson et Holmes se profile l‘officier de Crimes et châtiments pour lequel aucune cause aussi juste soit-elle n‘autorise à prendre une vie.


La symbolique n'est peut-être pas aussi basique. Moriarty manipule ces trois frères russes dans leur idéal. Et eux, confiants dans son combat qu'ils prennent pour le leur, s'en font les complices innocents . Mais Moriarty n'aspire qu'à son destin personnel, ce dont ils ne sont pas conscients : eux souhaitent anéantir l'appareil d'Etat parce qu'ils le jugent mauvais ; lui souhaite anéantir l'appareil d'Etat pour en prendre le contrôle.


 


Reardon - Octobre-Novembre 2012


Remerciements à Wael Amr






Annexe


Déclaration d'Emile Henry devant ses juges (27 avril 1894)


« Messieurs les jurés,


Vous connaissez les faits dont je suis accusé : l'explosion de la rue des Bons-Enfants qui a tué cinq personnes et déterminé la mort d'une sixième, l'explosion du café Terminus, qui a tué une personne, déterminé la mort d'une seconde et blessé un certain nombre d'autres, enfin six coups de revolver tirés par moi sur ceux qui me poursuivaient après ce dernier attentat.


Les débats vous ont montré que je me reconnais l'auteur responsable de ces actes.


Ce n'est pas une défense que je veux vous présenter. Je ne cherche en aucune façon à me dérober aux représailles de la société que j'ai attaquée. D'ailleurs je ne relève que d'un seul Tribunal, moi-même ; et le verdict de tout autre m'est indifférent. Je veux simplement vous donner l'explication de mes actes et vous dire comment j'ai été amené à les accomplir.


Je suis anarchiste depuis peu de temps. Ce n'est guère que vers le milieu de l'année 1891 que je me suis lancé dans le mouvement révolutionnaire. Auparavant, j'avais vécu dans des milieux totalement imbus de la morale actuelle. J'avais été habitué à respecter et même à aimer les principes de patrie, de famille, d'autorité et de propriété. Mais les éducateurs de la génération actuelle oublient trop fréquemment une chose, c'est que la vie, avec ses luttes et ses déboires, avec ses injustices et ses iniquités, se charge bien, l'indiscrète, de dessiller les yeux des ignorants et de les ouvrir à la réalité. C'est ce qui m'arriva, comme il arrive à tous. On m'avait dit que cette vie était facile et largement ouverte aux intelligents et aux énergiques, et l'expérience me montra que seuls les cyniques et les rampants peuvent se faire une place au banquet. On m'avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l'égalité, et je ne constatais autour de moi que mensonges et fourberies. Chaque jour m'enlevait une illusion. Partout où j'allais, j'étais témoin des mêmes douleurs chez les uns, des mêmes jouissances chez les autres. Je ne tardais pas à comprendre que les grands mots qu'on m'avait appris à vénérer : honneur, dévouement, devoir, n'étaient qu'un masque voilant les plus honteuses turpitudes. L'usinier qui édifiait une fortune colossale sur le travail de ses ouvriers, qui eux, manquaient de tout, était un monsieur honnête. Le député, le ministre dont les mains étaient toujours ouvertes aux pots-de-vin, étaient dévoués au bien public. L'officier qui expérimentait le fusil nouveau modèle sur des enfants de sept ans avait bien fait son devoir et, en plein Parlement, le président du Conseil lui administrait ses félicitations ! Tout ce que je vis me révolta, et mon esprit s'attacha à la critique de l'organisation sociale. Cette critique a été trop souvent faite pour que je la recommence. Il me suffira de dire que je devins l'ennemi d'une société que je jugeais criminelle.


Un moment attiré par le socialisme, je ne tardai pas à m'éloigner de ce parti. J'avais trop d'amour pour la liberté, trop de respect de l'initiative individuelle, trop de répugnance à l'incorporation pour prendre un numéro dans l'armée matriculée du quatrième Etat.


D'ailleurs je vis qu'au fond le socialisme ne change rien à l'ordre actuel. Il maintient le principe autoritaire, et ce principe, malgré ce qu'en peuvent dire de prétendus libres penseurs, n'est qu'un vieux reste de la foi en une puissance supérieure. Des études scientifiques m'avaient graduellement initié au jeu des forces naturelles. Or j'étais matérialiste et athée ; j'avais compris que l'hypothèse Dieu était écartée par la science moderne, qui n'en avait plus besoin. La morale religieuse et autoritaire, basée sur le faux, devait donc disparaitre. Quelle était alors la nouvelle morale en harmonie avec les lois de la nature qui devait régénérer le vieux monde et enfanter une humanité heureuse ?


C'est à ce moment que je fus mis en relation avec quelques compagnons anarchistes , qu'aujourd'hui je considère encore comme les meilleurs que j'ai connu. Le caractère de ces hommes me séduisit tout d'abord. J'appréciais en eux une grande sincérité, une franchise absolue, un mépris profond de tous les préjugés, et je voulus connaitre l'idée qui faisait des hommes si différents de tous ceux que j'avais vu jusque-là. Cette idée trouva en mon esprit un terrain tout préparé, par des observations et des réflexions personnelles, à la recevoir. Elle ne fit que préciser ce qu'il y avait encore chez moi de vague et de flottant. Je devins à mon tour anarchiste. Je n'ai pas à développer ici la théorie de l'anarchie. Je ne veux en retenir que le côté révolutionnaire, le côté destructeur et négatif pour lequel je comparais devant vous. En ce moment de lutte aigüe entre la bourgeoisie et ses ennemis, je suis presque tenté de dire avec le Souvarine de Germinal : « Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils empêchent la destruction pure et simple et entravent la marche de la révolution. »


Dès qu'une idée est mûre, qu'elle a trouvé sa formule, il faut sans plus tarder en trouver sa réalisation. J'étais convaincu que l'organisation actuelle était mauvaise, j'ai voulu lutter contre elle, afin de hâter sa disparition. J'ai apporté dans la lutte une haine profonde, chaque jour avivée par le spectacle révoltant de cette société, où tout est bas, tout est louche, tout est laid, où tout est une entrave à l'épanchement des passions humaines, aux tendances généreuses du cœur, au libre essor de la pensée. J'ai voulu frapper aussi fort et aussi juste que je le pouvais. Passons donc au premier attentat que j'ai commis, à l'explosion de la rue des Bons-Enfants.


J'avais suivi avec attention les évènements de Carmaux. Les premières nouvelles de la grève m'avaient comblé de joie : les mineurs paraissaient disposés à renoncer aux grèves pacifiques et inutiles, où le travailleur confiant attend patiemment que ses quelques francs triomphent des millions des compagnies. Ils semblaient entrés dans une voie de violence qui s'affirma résolument le 15 août 1892. Les bureaux et les bâtiments de la mine furent envahis par une foule lasse de souffrir sans se venger : justice allait être faite de l'ingénieur si haï de ses ouvriers, lorsque des timorés s'interposèrent. Quels étaient ces hommes ? Les mêmes qui font avorter tout les mouvements révolutionnaires, parce qu'ils craignent qu'une fois lancé le peuple n'obéisse plus à leurs voix, ceux qui poussent des milliers d'hommes à endurer des privations pendant des mois entiers, afin de battre la grosse caisse sur leurs souffrances et se créer une popularité qui leur permettra de décrocher un mandat – je veux dire les chefs socialistes- ces hommes, en effet, prirent la tête du mouvement gréviste. On vit tout à coup s'abattre sur le pays une nuée de messieurs beaux parleurs, qui se mirent à la disposition entière de la grève, organisèrent des souscriptions, firent des conférences, adressèrent des appels de fonds de tous les côtés. Les mineurs déposèrent toute initiative entre leurs mains. Ce qui arriva, on le sait. La grève s'éternisa, les mineurs firent une plus intime connaissance avec la faim, leur compagne habituelle ; ils mangèrent le petit fonds de réserve de leur syndicat et celui des autres corporations qui leur virent en aide, puis au bout de deux mois, l'oreille basse, ils retournèrent à leur fosse, plus misérables qu'auparavant. Il eût été si simple, dès le début, d'attaquer la compagnie dans son seul endroit sensible, l'argent ; de brûler le stock de charbon, de briser les machines d'extraction, de démolir les pompes d'épuisement. Certes, la compagnie eût capitulé bien vite. Mais les grands pontifes du socialisme n'admettent pas ces procédés là, qui sont des procédés anarchistes. A ce jeu il y a de la prison à risquer, et, qui sait, peut être une de ces balles qui firent merveille à Fourmies. On y gagne aucun siège municipal ou législatif. Bref, l'ordre un instant troublé régna de nouveau à Carmaux. La compagnie, plus puissante que jamais, continua son exploitation et messieurs les actionnaires se félicitèrent de l'heureuse issue de la grève. Allons, les dividendes seraient encore bons à toucher.


C'est alors que je me suis décidé à mêler, à ce concert d'heureux accents une voix que les bourgeois avaient déjà entendue, mais qu'ils croyaient morte avec Ravachol : celle de la dynamite. J'ai voulu montrer à la bourgeoisie que désormais il n'y aurait plus pour elle de joies complètes, que ses triomphes insolents seraient troublés, que son veau d'or tremblerait violemment sur son piédestal, jusqu'à la secousse définitive qui le jetterait bas dans la frange et le sang. En même temps j'ai voulu faire comprendre aux mineurs qu'il n'y a qu'une seule catégorie d'hommes, les anarchistes, qui ressentent sincèrement leurs souffrances et qui sont prêts à les venger. Ces hommes là ne siègent pas au Parlement, comme messieurs Guesde et consorts, mais ils marchent à la guillotine. Je préparais donc une marmite. Un moment, l'accusation que l'on avait lancée à Ravachol me revint en mémoire. Et les victimes innocentes ? Mais je résolus bien vite la question. La maison où se trouvait les bureaux de la compagnie de Carmaux n'était habitée que par des bourgeois. Il n'y aurait donc pas de victimes innocentes. La bourgeoisie, tout entière, vit de l'exploitation des malheureux, elle doit toute entière expier ses crimes. Aussi, c'est avec la certitude absolue de la légitimité de mon acte que je déposais la marmite devant la porte des bureaux de la société. J'ai expliqué, au cours des débats, comment j'espérais, au cas où mon engin serait découvert avant son explosion, qu'il éclaterait au commissariat de police, atteignant toujours ainsi mes ennemis. Voilà donc les mobiles qui m'ont fait commettre le premier attentat que l'on me reproche.


Passons au second, celui du café Terminus. J'étais venu à Paris lors de l'affaire Vaillant. J'avais assisté à la répression formidable qui suivit l'attentat du Palais-Bourbon. Je fus témoin des mesures draconiennes prises par le gouvernement contre les anarchistes. De tous côté on espionnait, on perquisitionnait, on arrêtait. Au hasard des rafles, une foule d'individus était arrachée à leur famille et jetés en prison. Que devenaient les femmes et les enfants de ces camarades pendant leur incarcération ? Nul ne s'en occupait. L'anarchiste n'était plus un homme, c'était une bête fauve que l'on traquait de toutes parts et dont toute la presse bourgeoise, esclave vile de la force, demandait sur tous les tons l'extermination. En même temps, les journaux et les brochures libertaires étaient saisis, le droit de réunion était prohibé. Mieux que cela : lorsqu'on voulait se débarrasser complètement d'un compagnon, un mouchard déposait le soir dans sa chambre un paquet contenant du tanin, disait-il, et le lendemain une perquisition avait lieu, d'après un ordre daté de l'avant-veille. On trouvait une boite pleine de poudres suspectes, le camarade passait en jugement et récoltait 3 ans de prison. Demandez donc si cela n'est pas vrai au misérable indicateur qui s'introduisit chez le compagnon Mérigeault ? Mais tous ces procédés étaient bons. Ils frappaient un ennemi dont on avait eu peur, et ceux qui avaient tremblé voulaient se montrer courageux. Comme couronnement à cette croisade contre les hérétiques, n'entendit-on pas M. Raynal, ministre de l'Intérieur, déclarer à la tribune de la Chambre que les mesures prises par le gouvernement avaient eu un bon résultat, qu'elles avaient jeté la terreur dans le camp anarchiste. Ce n'était pas encore assez. On avait condamné à mort un homme qui n'avait tué personne, il fallait paraître courageux jusqu'au bout : on le guillotine un beau matin. Mais, messieurs les bourgeois, vous aviez un peu trop compté sans votre hôte. Vous aviez arrêté des centaines d'individus, vous aviez violé bien des domiciles ; mais il y avait encore hors de vos prisons des hommes que vous ignoriez, qui, dans l'ombre, assistaient à votre chasse à l'anarchiste et qui n'attendaient que le bon moment pour, à leur tour, chasser les chasseurs. Les paroles de M. Raynal étaient un défi jeté aux anarchistes. Le gant a été relevé. La bombe du café Terminus est la réponse à toutes vos violations de la liberté, à vos arrestations, à vos perquisitions, à vos lois sur la presse, à vos expulsions en masse d'étrangers, à vos guillotinades. Mais pourquoi, direz-vous, aller s'attaquer à des consommateurs paisibles, qui écoutent de la musique et qui, peut-être, ne sont ni magistrats, ni députés, ni fonctionnaires ? Pourquoi ? C'est bien simple. La bourgeoisie n'a fait qu'un bloc des anarchistes. Un seul homme, Vaillant, avait lancé une bombe ; les neuf dixième des compagnons ne le connaissaient même pas. Cela n'y fit rien. On persécuta en masse. Tout ce qui avait quelque relation anarchiste fut traqué. Eh bien ! Puisque vous rendez ainsi tout un parti responsable des actes d'un seul homme, et que vous frappez en bloc, nous aussi, nous frappons en bloc. Devons-nous seulement nous attaquer aux députés qui font les lois contre nous, aux magistrats qui appliquent ces lois, aux policiers qui nous arrêtent ? Je ne pense pas. Tous les hommes ne sont que des instruments n'agissant pas en leur propre nom, leurs fonctions ont été instituées par la bourgeoisie pour sa défense ; ils ne sont pas plus coupables que les autres. Les bons bourgeois qui, sans être revêtus d'aucunes fonctions, touchent cependant les coupons de leurs obligations, qui vivent oisifs des bénéfices produits par le travail des ouvriers, ceux-là aussi doivent avoir leur part de représailles. Et non seulement eux, mais encore tous ceux qui sont satisfaits de l'ordre actuel, qui applaudissent aux actes du gouvernement et se font ses complices, ces employés à 300 et à 500 francs par mois qui haïssent le peuple plus encore que le gros bourgeois, cette masse bête et prétentieuse qui se range toujours du côté du plus fort, clientèle ordinaire du Terminus et autres grands cafés. Voilà pourquoi j'ai frappé dans le tas, sans choisir mes victimes. Il faut que la bourgeoisie comprenne que ceux qui ont souffert sont enfin las de leurs souffrances ; ils montrent les dents et frappent d'autant plus brutalement qu'on a été brutal avec eux. Ce n'est pas aux assassins qui ont fait la semaine sanglante et Fourmies de traiter les autres d'assassins. Ils n'épargnent ni femmes ni enfants bourgeois, parce que les femmes et les enfants de ceux qu'ils aiment ne sont pas épargnés non plus. Ne sont-ce pas des victimes innocentes que ces enfants qui, dans les faubourgs, se meurent lentement d'anémie, parce que le pain est rare à la maison ; ces femmes qui dans vos ateliers pâlissent et s'épuisent pour gagner quarante sous par jour, heureuses encore quand la misère ne les force pas à se prostituer ; ces vieillards dont vous avez fait des machines à produire toute leur vie, et que vous jetez à la voirie et à l'hôpital quand leurs forces sont exténuées ? Ayez au moins le courage de vos crimes, messieurs les bourgeois , et convenez que nos représailles sont grandement légitimes.


Certes, je ne m'illusionne pas. Je sais que mes actes ne seront pas encore bien compris des foules insuffisamment préparées. Même parmi les ouvriers, pour lesquels j'ai lutté, beaucoup, égarés par vos journaux, me croient leur ennemi. Mais cela m'importe peu. Je ne me soucie du jugement de personne. Je n'ignore pas non plus qu'il existe des individus se disant Anarchistes qui s'empressent de réprouver toute solidarité avec les propagandistes par le fait. Ils essayent d'établir une distinction subtile entre les théoriciens et les terroristes. Trop lâches pour risquer leur vie, ils renient ceux qui agissent. Mais l'influence qu'ils prétendent avoir sur le mouvement révolutionnaire est nulle. Aujourd'hui, le champ est à l'action, sans faiblesse, et sans reculade. Alexandre Herzen, le révolutionnaire russe, l'a dit : « De deux choses l'une, ou justicier et marcher en avant ou gracier et trébucher à moitié route. » Nous ne voulons ni gracier ni trébucher, et nous marcherons toujours en avant jusqu'à ce que la révolution, but de nos efforts, vienne enfin couronner notre œuvre en faisant le monde libre. Dans cette guerre sans pitié que nous avons déclaré à la bourgeoisie, nous ne demandons aucune pitié. Nous donnons la mort, nous saurons la subir. Aussi, c'est avec indifférence que j'attends votre verdict. Je sais que ma tête n'est pas la dernière que vous couperez ; d'autres tomberont encore, car les meurt-de-faim commencent à connaître le chemin de vos grands cafés et de vos grands restaurants Terminus et Foyot. Vous ajouterez d'autres noms à la liste sanglante de nos morts. Vous avez pendu à Chicago, décapité en Allemagne, garroté à Jerez, fusillé à Barcelone, guillotiné à Montbrison et à Paris, mais ce que vous ne pourrez jamais détruire, c'est l'anarchie. Ses racines sont trop profondes ; elle est née au sein d'une société pourrie qui se disloque, elle est une réaction violente contre l'ordre établi. Elle représente les aspirations qui viennent battre en brèche l'autorité actuelle, elle est partout, ce qui la rend insaisissable . Elle finira par vous tuer.


Voilà, messieurs les jurés, ce que j'avais à vous dire. Vous allez maintenant entendre mon avocat. Vos lois imposant à tout accusé un défenseur, ma famille a choisi Me Hornbostel. Mais ce qu'il pourra dire n'infirme en rien ce que j'ai dit. Mes déclarations sont l'expression exacte de ma pensée. Je m'y tiens intégralement. »





Sources


(http://en.wikipedia.org/wiki/History_of_Russia_(1855 - 1892))


(http://wikipedia.qwika.com/en2fr/Nihilist_movement)


(http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article2822)


- Déclaration d'Emile Henry au cours de son procès


(http://jresistance.blogspot.fr/2010/12/declaration-demile-henry-au-cours-de.html)


- Souvarine (http://tortillalivres.tortillapolis.org/germinal.html)


- Bakounine et Stavroguine


(http://atelierdecreationlibertaire.com/blogs/bakounine/bakounine-et-dostoievski-191/)


- La Confession de Stavroguine - Chez Tikhon , Dostoievski, trad. et citat. de Ely Halpérine-Kaminsky, Paris, 1922


(http://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Dostoievski%20-%20La%20Confession%20de%20Stavroguine.htm)


- Carte du mécontentement paysan : Atlas historique de Russie, John Channon, Editions Autrement, 1997


http://www.lesjeunesrussisants.fr/SITE/histoire.html


 


Pour en savoir plus sur l'anarchisme russe


- Les tendances nouvelles de l'anarchisme russe, par Victor Serge


4 septembre 1921 - Le bulletin communiste numéro 48-49 (deuxième année), 3 novembre 1921


(http://www.marxists.org/francais/serge/works/1921/09/tendances.htm)


- La Réponse aux confusionnistes de l'anarchisme , Groupe des anarchistes russes à l'étranger (Paris, août 1927)) - Publié dans Autonomie individuelle et force collective


- Le mouvement anarchiste en Russie, par Mikhail Tsovma ( jeudi 13 janvier 2011)


(http://www.federation-anarchiste.org/spip.php?article970)


- L'anarchisme mystique


(http://www.cles.com/enquetes/article/les-anarchistes-mystiques-russes)


- Pierre Kropotkine, le prince anarchiste, Woodcock et Avakoumovitch, Calmann-Lévy, Paris, 1953. Réédité par Écosociété, avril 2005. (http://mestextes.trusquin.net/spip.php?article123)


- L'anarchisme en Russie , John Molyneux et Conor Kostick


(http://revuesocialisme.pagesperso-orange.fr/anarchismerussie.htm)


- Les anarchistes russes , Paul Avrich, Maspero, 1979


(http://basseintensite.internetdown.org/IMG/pdf/anarchistesrusses.pdf)


- Bakounine


(http://atelierdecreationlibertaire.com/blogs/bakounine/question-nationale-question-sociale-121/#more-121)